Storme avait entendu les ordres.
Ses yeux argentés brillaient sous la lumière des drones d'observation.
Autour d'elle, les trois héros de bronze échangeaient des regards déçus.
Ils avaient espéré apprendre quelque chose d'un héros haut gradé comme elle.
— « On reste ici ? » demanda l'un d'eux.
Storme ne répondit pas. Elle leva simplement la tête vers le ciel noir, puis se changea en fumée dense, disparaissant dans un souffle.
Le vent s'éteignit. Ils étaient seuls.
Les trois héros restèrent silencieux un moment. Puis Malik, le plus bavard, soupira :
— « Bon… ce n'est pas la fin. On peut encore trouver une mission intéressante. »
De sa poche, il sortit le Book of Heroes, un petit livre électronique affichant les profils des criminels répertoriés par le gouvernement : photos, niveaux de danger, capacités connues.
Les trois se penchèrent dessus, le regard brillant d'excitation.
Il y avait Malik, spécialiste des ondes sonores, capable de générer des vibrations destructrices.
Nora, l'instinctive, maîtrisait la gravité autour d'elle.
Et Rayan, le stratège, utilisait des projectiles énergétiques à retardement.
Ils parcoururent la liste en plaisantant, chacun cherchant le criminel « à leur portée ».
Mais lorsqu'ils atteignirent le lieu où leur véhicule était garé, quelque chose n'allait pas.
Le sol portait encore la marque des pneus, mais plus aucune trace de l'engin.
Rayan fronça les sourcils.
— « Qu'est-ce que… ? Il était juste ici. »
Nora, elle, s'était déjà figée. Ses yeux fixaient la forêt voisine.
Un vent froid venait de se lever, et chaque fibre de son corps criait danger.
— « Quelqu'un est là. »
— « Pourquoi tu paniques ? » répondit Malik avec un rire nerveux. « Ils sont peut-être juste en mode camouflage. »
— « Ouais, faut juste apprendre à piloter ces trucs, » ajouta Rayan, sortant la clé d'accès de sa ceinture.
Mais avant qu'il ne puisse la glisser dans le terminal, une voix résonna.
— « Trop tard. »
Un homme sortit de l'ombre.
Grand, le torse nu malgré le froid, les cheveux longs tombant sur un visage marqué de cicatrices.
Son corps semblait à la fois mince et sculpté par un entraînement surhumain.
Ses yeux, d'un gris terne, brillaient d'une haine froide.
— « Qui êtes-vous ?! » demanda Nora, reculant d'un pas.
— « Elle t'a posé une question ! » ajouta Rayan, le bras levé, prêt à tirer.
Aucune réponse. L'homme avança lentement, les mains nues, ses pieds écrasant le sol comme un fauve prêt à bondir.
Malik serra les poings.
— « Je crois qu'il veut la bagarre… »
— « On ne peut pas le vaincre, » souffla Nora. Son instinct hurlait.
Mais il était déjà trop tard.
Carl bougea.
Un simple battement d'air.
Et soudain, il était là — entre eux.
Rayan leva son bras, déclenchant un tir d'énergie.
Une explosion bleue éclata.
Mais Carl la traversa, indemne, son corps se dissolvant un instant avant de réapparaître derrière lui.
— « Trop lent. »
Son poing heurta Rayan au plexus. Un impact sec, suivi d'un souffle invisible.
Rayan vola à plusieurs mètres, percutant un tronc qui se brisa sous le choc.
Malik rugit et fit vibrer l'air.
Une onde circulaire se déchaîna, fendant le sol, projetant des feuilles et des pierres.
Carl fut balayé, repoussé contre un arbre.
— « Ha ! Essaie encore ! » cria Malik.
Mais Carl se remit debout sans effort.
Son corps craqua, comme s'il remettait ses os en place.
Puis, il esquissa un sourire.
— « Des héros de bronze. Vous deviez être de bons soldats, avant qu'on vous enchaîne. »
Il frappa le sol du pied.
Le choc fit vibrer la terre. Malik perdit l'équilibre.
Carl fondit sur lui. Deux coups, rapides, précis : le premier à la gorge, le second au foie.
Malik tomba, suffoquant.
Nora hurla et étendit ses mains.
L'air autour de Carl se distordit : la gravité augmentait brutalement.
Le sol se fissura sous son poids.
Il ploya les genoux, luttant contre la force qui l'écrasait.
Rayan, encore à moitié conscient, leva son bras.
— « Maintenant, Nora ! »
Elle serra les dents, concentra toute son énergie.
Les arbres pliaient, les rochers lévitaient, les feuilles volaient en orbite autour d'elle.
Carl, pris dans le champ, peinait à bouger.
Alors Rayan activa ses projectiles énergétiques.
Trois sphères bleutées jaillirent de son poignet, tournoyant dans les airs avant de foncer sur la cible.
L'explosion illumina la forêt entière.
Une déflagration. Un éclair. Puis, le silence.
Les trois restèrent figés.
L'air sentait le métal et la cendre.
Rayan tomba à genoux.
— « Il est mort ? » murmura-t-il.
Mais une silhouette traversa la fumée.
Carl marchait, lentement, le torse noirci, la peau craquelée — mais vivant.
Son regard n'exprimait plus rien d'humain.
— « Vous avez du courage, » dit-il calmement. « Mais ce n'est pas assez. »
Il disparut.
Une fraction de seconde plus tard, il était derrière eux.
Une lame jaillit de sa main nue — forgée d'énergie pure.
Elle transperça Rayan.
Nora hurla.
Rayan eut un sourire douloureux.
— « Fonce… maintenant… »
Son corps explosa en une sphère lumineuse, un ultime bouclier d'énergie qui repoussa Carl de plusieurs mètres.
Les arbres s'enflammèrent, la terre trembla.
Nora agrippa Malik, encore vivant, et utilisa sa gravité pour les projeter en arrière, glissant entre les arbres comme des ombres.
Carl émergea lentement des flammes.
Son corps se régénérait, ses yeux fixés sur la direction qu'ils avaient prise.
Il ramassa un morceau du Book of Heroes tombé au sol, brûlé sur les bords.
Le nom de Nora Kane s'affichait encore sur la page.
Un sourire étira son visage.
— « Je vais commencer par toi. »
Puis il se mit à courir.
Pas un pas ordinaire.
Ses foulées fendaient la forêt comme des décharges, laissant derrière lui une traînée d'étincelles.
Les arbres explosaient, les ombres fuyaient.
La chasse venait de commencer.
La lueur froide de la lune filtrait à travers la canopée, dessinant des lames d'argent sur le sol détrempé. Nora courait, Malik la tirant à travers le sous-bois avec la hargne de ceux qui ne connaissent plus la peur comme un luxe mais comme une arme. Leur respiration était lourde ; leurs forces, entamées.
Derrière eux, Carl progressait avec une assurance qui n'appartenait pas au simple chasseur : il avançait comme un acheteur vers la marchandise qu'il convoite.
Il n'était pas KJ. Il n'avait pas de badge, pas d'étiquette. Mais il partageait une vision — froide, utilitaire — avec une organisation qui fabriquait des cadres et des outils. Ses deux hommes à l'arrière, Silas et Tor, l'avaient suivi comme on suit un maître après une promesse : pas par foi, mais parce que ses desseins semblaient rendre au monde sa logique. Ils étaient ses alliés, ses frères de misère ; il les protégeait, ils le servaient.
La clairière où Nora et Malik avaient espéré souffler fut l'endroit où tout bascula. Carl apparut, comme une tache d'encre répandue au milieu des stères, et l'air se coupa.
— « Nora Kane, » dit-il d'une voix sans éclat, « joli nom pour un levier. »
Nora se raidit. Malik sentit la colère et la peur se marier en une seule pulsation — il compressa ses ondes, prêt à tout.
Carl posa un pied en avant, mesurant leur vitesse, leur souffle, leurs chances. Il n'était pas venu pour une capture simple ; il était venu pour proposer. Son regard allait droit au cœur de Nora, comme si, en la convainquant, il achevait déjà l'opération.
— « Écoute, » commença Carl lentement. « Je peux te laisser partir. Toi ou l'autre. Tu me suis, tu me donnes ce qu'il faut plus tard, et je te rends ta liberté. Tu refuses, et il n'y aura plus d'autre choix. »
La proposition tomba comme une pierre dans un étang. Malik vit l'éclair de dégoût sur le visage de Nora et sut qu'elle ne plierait pas facilement. Pourtant la fatigue rongeait les deux combattants.
— « Tu veux quoi au juste ? » cracha Malik, le son vibrant comme un câble qui se tend. — « De quoi as-tu besoin pour épargner ? »
Carl sourit sans joie.
— « Ta puissance. Sa puissance. Ce qui la rend dangereuse. Je ne suis pas un marchand — je suis un collecteur. Et je peux t'offrir un chemin où tu ne mourras pas toute de suite. Seulement, il faudra choisir. »
Nora ne répondit pas tout de suite. Elle mesura les visages, les arbres, le ciel. Elle pensa à Nolan, aux camps, à tout ce qu'elle avait appris à retenir. Et pourtant, l'instinct de survie ne signifiait pas toujours trahison.
— « Jamais, » dit-elle enfin, la voix sèche. — « Je ne te suivrai pas. »
Carl hocha la tête comme si sa réponse avait été prévue.
— « Très bien. Alors laisse-moi celui qui t'accompagne. Laisse-le partir et je te laisserai enchaînée pour que les miens puissent opérer autrement. »
La forêt sembla retenir son souffle. Malik sentit une main invisible lui serrer la gorge : il comprit ce que Carl proposait. Une route de fuite pour Nora ; une mort certaine pour lui si elle résistait.
— « Non. » dit Malik d'un ton qui n'était plus de la bravoure mais de la décision. — « Je ne te livrerai pas Nora. »
Le visage de Carl se fit d'un calme mortel. Silas et Tor exultèrent muettement : la bête savait se nourrir des renoncements.
Carl ne laissa pas le doute s'installer. Il fit un pas, puis un autre : un mouvement si naturel que la violence en devint silencieuse. En une fraction de seconde, il fut sur Malik. Les deux hommes se heurtèrent dans une chorégraphie de coups courts ; Malik répliquait par ondes, par impulsions ; Carl répliquait par précision, chaque frappe conçue pour retirer un souffle, non pour se perdre dans le fracas.
Nora tenta d'intervenir, mais Carl se tourna vers elle comme on referme une porte : sans hâte, déterminé. D'une main, il tira une corde d'énergie qui jaillit du creux de sa paume — un lien luminescent, serré, implacable — et la ligota. La corde la tenait serrée, l'empêchant de bouger, l'enveloppant de froid électrique ; elle ne pouvait plus réaliser ses champs de gravité. Son corps luttait, les muscles brûlant sous la contrainte.
Malik hurla, libérant une onde qui déchira la nuit, mais Carl encaissa. Il brisa une côte, puis une autre, puis cessa la danse. Tout se résuma à un mouvement précis, un coup net, et Malik s'effondra.
Silas et Tor s'approchèrent. Carl, sans se presser, ôta une part du vêtement de Malik, cherchant quelque chose dans la poche de son gilet. Il prit un couteau, propre et sombre, et sans ralentissement rituel, il s'approcha du corps inerte.
Il ne chercha pas les mots. Il agissait comme celui qui sait que l'énergie s'échange par les gestes. Il se nourrit — mot sobre, volontairement sec — du cadavre de Malik. La scène ne décrit pas de détails sanglants : les actions sont directes, utilitaires, dépourvues d'éclat esthétique ; c'est un acte de nécessité morbide, aussi vieux que l'avidité humaine. Le monde sembla s'arrêter sur cette image : l'ami tombé, l'ennemi qui se rassasie pour garder sa force.
Nora, ligotée, vomit un cri étouffé. Ses yeux rencontrèrent ceux de Carl : il y avait dans son regard une étrange absence d'éclat, comme si la faim et la résolution avaient mangé ce qui restait d'humanité. Silas et Tor restèrent derrière lui, muets, complices muets d'un pacte absolu.
Quand l'acte fut terminé, Carl s'essuya la bouche d'un revers de main, comme on éteint une flamme. Il posa un regard froid sur Nora, la corde d'énergie bruissant encore autour d'elle.
— « Tu vois ? » dit-il, presque calomnieusement doux. « Je t'ai offert le choix. Tu as choisi mal. »
Il lissa sa veste, prit le Book of Heroes brûlé qu'il avait récupéré dans la clairière, et, sans se retourner, s'éloigna avec Silas et Tor dans l'ombre des arbres. Leurs silhouettes s'effilèrent, laissant derrière elles l'odeur âpre de ce qui venait d'avoir lieu.
Nora, encore attachée, pleura silencieusement. Elle sentit sur sa peau la marque froide de la corde, et comprit que sa lutte venait de changer d'échelle : elle n'était plus seulement poursuivie, elle était maintenant un objet convoité — un piège vivant que Carl emporterait, un jour, vers ceux qui partagent sa vision.
