## Chapitre 2 — La Main dans les Flammes
La fumée est entrée dans mes poumons avant que je comprenne ce qui m'arrivait. Mes jambes ont cédé les premières. J'ai essayé de traîner un camarade vers je-ne-savais-où, mais mes bras ne répondaient plus. Ma vue se brouillait, les flammes devenaient des taches oranges qui dansaient devant moi comme dans un rêve — ou un cauchemar dont je ne me réveillerais peut-être jamais.
Je me suis senti tomber.
Et puis une main m'a attrapé.
Une poigne ferme, sous mon bras, qui m'a redressé alors que je n'avais déjà plus la force de tenir debout. Pendant une seconde, j'ai cru que c'étaient les autres pompiers, ceux de ma mère, enfin arrivés. J'ai voulu tourner la tête pour les remercier.
Il n'y avait personne.
Personne dans la fumée, personne dans le brasier, rien qu'une trace de chaleur sur mon bras, là où la main m'avait tenu. Mais j'étais debout. Et devant moi, comme ouverte par quelque chose que je ne pouvais pas voir, il y avait une brèche dans le mur de flammes — un passage, étroit, qui n'existait pas une seconde plus tôt.
Je ne me souviens plus très bien de la suite. Je sais que j'ai traîné un camarade par le col, puis un autre, encore et encore, à travers cette ouverture qui semblait attendre que je passe. Je sais que le casque de mon père ne m'a jamais quitté la tête, alors même que la chaleur aurait dû le faire fondre sur mon crâne. Je sais que j'ai entendu, une dernière fois, une voix que je connaissais par cœur me dire d'avancer, encore un peu, encore un pas.
Quand les pompiers sont enfin arrivés, ils m'ont trouvé évanoui à l'entrée du couloir, entouré de cinq enfants inconscients mais vivants. Tous vivants.
Je me suis réveillé trois jours plus tard, à l'hôpital, avec ma mère à mon chevet, le visage ravagé par les larmes et par quelque chose que je n'avais jamais vu chez elle : de la fierté mêlée à une peur immense.
Elle m'a dit que les enquêteurs ne comprenaient pas comment j'avais pu sortir cinq enfants d'une pièce sans issue. Elle m'a dit que la tenue de mon père — calcinée, méconnaissable — avait été retrouvée à côté de moi, comme si elle m'avait protégé jusqu'au bout.
Je n'ai jamais raconté l'histoire de la main à personne, à part elle. Elle n'a rien dit. Elle a juste pris ma main dans la sienne et l'a serrée très fort, comme si elle aussi, quelque part, avait envie d'y croire.
Aujourd'hui encore, quand je ferme les yeux, je sens parfois cette poigne sous mon bras, cette chaleur qui n'était pas celle du feu. Et je me dis que peut-être, ce jour-là, mon père n'était pas vraiment parti. Qu'il avait juste attendu, deux ans, le bon moment pour me rattraper une dernière fois — comme il avait rattrapé cet enfant, dans un autre incendie, au prix de sa propre vie.
Je suis pompier aujourd'hui. Comme ma mère. Comme lui.
Et chaque fois que j'enfile ma tenue, je sens encore l'odeur de fumée froide de celle qu'il m'avait laissée, ce jour-là, sans le savoir — son dernier cadeau, trop grand pour moi, mais qui m'allait déjà parfaitement.
**FIN**
