Ulrich n'avait jamais nourri d'illusions excessives sur les États.
Il respectait les institutions, leur lenteur, leurs procédures. Il savait ce qu'elles avaient permis de construire, et ce qu'elles avaient empêché d'effondrer. Mais il avait aussi appris, au fil de sa carrière, que leur efficacité reposait sur une hypothèse tacite rarement remise en question : que les crises à affronter resteraient compréhensibles selon des cadres humains.
Or, ce qui se dessinait désormais ne relevait plus de ces cadres.
Les premières semaines du mois de janvier furent marquées par une multiplication de réunions discrètes, de consultations informelles, de tentatives de coordination prudentes. Officiellement, rien ne filtrait. Officieusement, Ulrich sentait la nervosité gagner du terrain. Les mêmes questions revenaient sans cesse, formulées différemment selon les interlocuteurs, mais jamais suivies d'actions concrètes.
Qui prendrait la parole en premier ?
Qui assumerait la responsabilité d'annoncer une hypothèse aussi déstabilisante ?
Qui accepterait d'agir sans certitude absolue ?
La réponse, presque toujours, était la même : personne.
Ulrich assista à plusieurs échanges où l'on préféra suspendre une décision plutôt que de risquer une erreur. Il observa des diplomates habiles transformer des inquiétudes légitimes en débats sémantiques. Il vit des experts brillants édulcorer leurs conclusions, non par manque de conviction, mais parce qu'ils savaient ce que coûterait une prise de position trop franche.
Chaque acteur attendait que l'autre fasse le premier pas.
Les grandes puissances se soupçonnaient mutuellement de dissimulation. Si des objets inconnus étaient observés, alors peut-être s'agissait-il d'armes expérimentales, de plateformes de surveillance secrètes, de projets classifiés échappant aux circuits habituels. Cette hypothèse, aussi fragile fût-elle, avait l'avantage de préserver une illusion de contrôle. Tant que le phénomène pouvait être attribué à un adversaire humain, il restait, en théorie, gérable.
Ulrich trouvait ce raisonnement profondément dangereux.
Car même si ces objets avaient été d'origine humaine — ce qu'il jugeait de moins en moins probable — leur existence aurait déjà signalé une rupture stratégique majeure. Et si, comme les données semblaient l'indiquer, ils ne l'étaient pas, alors persister dans cette fiction relevait d'un aveuglement volontaire.
Il constata aussi une autre faille, plus subtile encore : la dépendance des États à l'opinion publique. Toute action significative nécessitait un récit. Une justification. Une explication acceptable. Or comment expliquer l'inexplicable sans provoquer panique, déni ou récupération politique ?
Les gouvernements le savaient. Les services de communication le savaient. Et cette conscience les paralysait.
Ulrich comprit alors que la question n'était plus de savoir si les États pouvaient réagir, mais comment ils réagiraient lorsque la réalité s'imposerait. Et ce qu'il entrevoyait ne le rassurait guère.
Il imagina les scénarios probables.
Dans le premier, l'information resterait fragmentée jusqu'à ce qu'un événement visible — un contact, une démonstration technologique, une attaque— force une révélation brutale. Les institutions, prises de court, tenteraient alors de reprendre le contrôle du récit, mais trop tard. Les accusations croisées, la méfiance, les intérêts divergents transformeraient une crise externe en chaos interne.
Dans le second, certaines puissances chercheraient à tirer parti de la situation, à monopoliser les données, à obtenir un avantage stratégique sur leurs rivaux. Une approche rationnelle dans un monde ancien, mais suicidaire dans un monde où la menace ne reconnaissait ni frontières ni équilibres de dissuasion.
Ulrich ne voyait, dans aucun de ces scénarios, une issue favorable.
Il eut accès, par des canaux détournés, à des comptes rendus de discussions entre hauts responsables de plusieurs pays. Rien de définitif. Rien de formalisé. Mais suffisamment pour confirmer ses craintes. Les mots-clés revenaient sans cesse : prudence, temporaire, attente, évaluation continue. Autant de termes qui, dans son esprit, se traduisaient par une seule chose : immobilisme.
Les États étaient conçus pour éviter les décisions irréversibles prises dans l'urgence. Or, ce qui s'annonçait exigerait précisément cela : des choix rapides, potentiellement impopulaires, fondés sur des informations incomplètes. Aucun gouvernement démocratique ne voulait endosser ce rôle. Aucun régime autoritaire ne voulait prendre le risque de se tromper devant le monde entier.
Cette combinaison, Ulrich la reconnut immédiatement comme une impasse.
Il se rappela une phrase entendue des années plus tôt lors d'un exercice de planification stratégique : « Les systèmes les plus robustes sont souvent les plus lents à s'adapter. » À l'époque, cela lui avait semblé abstrait. Désormais, cela prenait une signification inquiétante.
Plus il observait, plus une conclusion s'imposait à lui : les États, pris individuellement, étaient incapables de répondre à une menace qui dépassait leur cadre de référence. Collectivement, ils l'étaient tout autant, car la coopération nécessitait une confiance qui n'existait plus.
Ulrich ressentit, pour la première fois depuis longtemps, une forme de colère froide. Non dirigée contre un ennemi identifiable, mais contre une inertie qu'il jugeait coupable. Il ne blâmait pas les individus. Il blâmait un système qui, par construction, préférait l'évitement à l'anticipation.
C'est à ce moment précis qu'il formula, intérieurement, une pensée qu'il n'avait pas encore osé partager :
Si l'humanité attend des États qu'ils la sauvent, elle n'aura pas de seconde chance.
Cette idée ne le réjouissait pas. Elle l'isolait. Elle le plaçait en opposition implicite avec des institutions auxquelles il avait consacré sa vie. Mais il ne parvenait pas à l'ignorer.
Il comprit aussi que toute tentative de réforme interne serait vouée à l'échec. Les mécanismes décisionnels étaient trop lents, trop exposés, trop dépendants de compromis permanents. Ce qu'il faudrait, si la situation continuait d'évoluer dans cette direction, ce n'était pas une nouvelle agence ou un nouveau traité.
Ce serait quelque chose d'autre.
Une structure capable d'agir avant qu'un consensus n'existe.
Une organisation prête à prendre des décisions difficiles sans attendre l'approbation universelle.
Un cadre qui placerait la survie de l'espèce au-dessus des intérêts nationaux, économiques ou idéologiques.
Ulrich savait à quel point cette idée était dangereuse.
Il savait ce qu'on dirait de ceux qui prétendraient agir au nom de l'humanité. Il connaissait les dérives possibles, les abus, les excès. Il n'était pas naïf. Mais il savait aussi que l'alternative — ne rien faire — conduisait inévitablement à des choix encore pires, imposés cette fois par une force extérieure.
Il n'était pas encore prêt à agir ouvertement.
Pas encore.
Mais dans son esprit, une frontière venait d'être franchie.
L'observation avait laissé place à la préparation.
La préparation, bientôt, exigerait l'action.
Et lorsque ce moment arriverait, Ulrich savait qu'il ne pourrait plus prétendre être un simple spectateur de l'Histoire.
Ulrich comprit très vite qu'il ne pouvait pas bâtir quoi que ce soit seul.
Cette évidence l'obligeait à faire ce qu'il avait toujours considéré comme l'étape la plus dangereuse de toute cette entreprise clandestine : parler. Non pas convaincre les masses, ni publier un manifeste, mais s'exposer, même légèrement, à d'autres consciences capables de refuser, de trahir ou de mal comprendre.
Il choisit donc ses premiers contacts avec une prudence presque excessive.
Il ne cherchait pas des idéalistes. Il se méfiait des exaltés, des visionnaires trop prompts à croire qu'ils vivaient un moment de grandeur historique. Il savait que ce genre de profils, s'ils étaient utiles plus tard, représentaient un risque considérable au stade initial. Ce qu'il lui fallait, c'étaient des individus capables de supporter l'incertitude, de travailler sans reconnaissance, et surtout d'accepter des hypothèses inconfortables sans chercher à les embellir.
Ulrich comprit aussi très vite qu'il ne pouvait pas se contenter de recruter des gens uniquement basé sur leurs compétences.
Des ingénieurs brillants, des officiers expérimentés, des analystes chevronnés — tout cela ne suffisait pas. Ce qui déterminerait la survie ou l'échec de ce qu'il était en train de bâtir ne résidait pas seulement dans le savoir-faire, mais dans la manière dont chacun concevait la place de l'humanité dans un univers qui cessait brutalement d'être vide.
Il lui fallait comprendre comment ses interlocuteurs pensaient, avant de savoir ce qu'il pouvait leur confier.
Il trouva ce filtre presque par hasard.
Lors d'une discussion tardive, dans un cadre professionnel parfaitement banal, un collègue évoqua une théorie qu'Ulrich connaissait déjà, mais qu'il n'avait jamais osé aborder frontalement jusque-là. Une hypothèse issue de la science-fiction, recyclée par certains cosmologistes et philosophes : la théorie dite de la forêt noire.
Ulrich ne la présenta jamais comme une conviction.
Il la formula toujours comme une curiosité intellectuelle.
— Supposons, disait-il, que l'univers soit peuplé de civilisations intelligentes. Supposons aussi que chacune ignore les intentions des autres. Quelle serait, selon vous, la stratégie la plus rationnelle ?
Il observait alors.
Pas seulement les réponses, mais la manière dont elles étaient formulées.
Certains riaient. Ils balayaient la question d'un revers de main, la jugeant trop spéculative, trop éloignée des réalités politiques. Ceux-là, Ulrich les remerciait poliment et ne relançait jamais la conversation.
D'autres répondaient avec enthousiasme, parlant de coopération, de dialogue, de progrès partagé. Ils évoquaient l'idée que toute civilisation suffisamment avancée aurait nécessairement dépassé la violence et la domination. Ulrich écoutait attentivement, mais notait presque toujours la même chose : ces réponses reposaient sur une projection de valeurs humaines, non sur une analyse stratégique et froide de la situation.
Puis il y avait ceux qui hésitaient.
Ceux qui prenaient le temps de réfléchir avant de parler. Ceux qui reformulaient la question, qui demandaient quelles hypothèses étaient réellement en jeu. Ceux qui comprenaient instinctivement que le problème ne résidait pas dans la morale, mais dans l'incertitude.
À ceux-là, Ulrich posait une seconde question.
— Et si le silence était la seule défense possible ?
— Et si révéler son existence équivalait à signer son arrêt de mort ?
C'est à ce moment-là que les réponses devenaient révélatrices.
Certains admettaient, à contrecœur, que dans un univers où les ressources sont finies et les intentions inconnues, la méfiance serait rationnelle. Que toute civilisation consciente de sa vulnérabilité pourrait considérer l'élimination préventive comme une stratégie défensive. Ces interlocuteurs n'aimaient pas cette conclusion, mais ils l'acceptaient comme une possibilité logique.
D'autres allaient plus loin.
Ils expliquaient que la théorie de la forêt noire ne décrivait pas un univers malveillant, mais un univers prudent. Que dans un tel contexte, la survie ne dépendrait pas de la bienveillance, mais de la capacité à dissuader, à se cacher, ou à frapper avant d'être frappé. Ces réponses étaient souvent formulées avec un malaise visible, comme si ceux qui les prononçaient prenaient conscience, en temps réel, des implications morales de leur raisonnement.
Ulrich n'intervenait presque jamais pour donner son avis.
Il se contentait d'écouter.
D'évaluer.
Ceux qui rejetaient la théorie en bloc, sans l'examiner sérieusement, étaient écartés. Non parce qu'ils avaient tort, mais parce qu'ils refusaient d'envisager des hypothèses qui heurtaient leur confort intellectuel.
Ceux qui y adhéraient avec trop d'enthousiasme l'inquiétaient tout autant. Ils voyaient dans la forêt noire une justification à la violence, une excuse pour l'anticipation agressive. Ulrich savait que ce genre de profils, s'ils accédaient à des responsabilités, pourraient transformer une logique de survie en idéologie de destruction.
Ce qu'il cherchait, c'étaient les autres.
Ceux qui comprenaient que la théorie posait une question, pas une réponse.
Ceux qui acceptaient que l'univers puisse être dangereux sans en tirer une jouissance intellectuelle.
Ceux qui admettaient que la survie exige parfois des choix terribles, mais qui ne les confondaient pas avec des certitudes morales.
Lorsqu'il identifiait ce type de raisonnement, Ulrich changeait subtilement de registre.
Il cessait de parler de philosophie.
Il parlait de préparation.
Pas de guerre. Pas encore.
De résilience.
De capacité à réagir.
De structures capables de fonctionner lorsque les cadres habituels s'effondreraient.
À ces interlocuteurs, il ne demandait pas s'ils étaient prêts à combattre.
Il leur demandait s'ils étaient prêts à agir avant que le monde ne soit forcé de choisir.
C'est ainsi que se forma le véritable noyau.
Pas autour d'un slogan.
Pas autour d'un ennemi désigné.
Mais autour d'une compréhension partagée : si la théorie de la forêt noire était ne serait-ce qu'en partie correcte, alors attendre un contact bienveillant relevait d'un pari existentiel.
Ulrich n'affirma jamais que les civilisations devaient s'entretuer.
Il affirma quelque chose de plus dérangeant encore :
Dans un univers où l'on ne peut pas connaître les intentions de l'autre, l'inaction est une décision comme une autre.
Et c'est sur cette base, discrète, presque philosophique, qu'il sélectionna ceux qui, plus tard, formeraient les premières équipes. Des scientifiques capables de travailler sans certitude absolue. Des militaires prêts à envisager des scénarios que leurs doctrines n'avaient jamais intégrés. Des analystes capables de penser l'impensable sans s'y abandonner.
Ils n'étaient pas encore une organisation.
Ils n'étaient même pas encore d'accord sur tout.
Mais ils partageaient désormais un socle commun : la conviction que la survie de l'humanité ne pouvait pas reposer uniquement sur l'espoir que l'univers serait clément et quelle devait tout faire en son pouvoir pour survivre.
Et pour Ulrich, c'était suffisant pour aller plus loin.
