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Chapter 4 - Les règles des choses anciennes

Je ne répondis pas ce soir-là.

Je lui dis que j'avais besoin d'une nuit, et il accepta sans insister — ce qui me parut bon signe. Les gens qui insistent trop tôt veulent une réponse plus qu'ils ne veulent ta réflexion. Il me laissa un numéro de téléphone différent du premier et repartit dans son manteau anthracite, dans la nuit des Fagnes, sans bruit.

Je restai longtemps à la fenêtre après son départ.

Le mot qu'il avait utilisé — tisserine — tournait dans ma tête. Il y avait quelque chose de profondément déstabilisant à s'entendre nommer une chose qu'on a toujours vécue comme sienne, comme personnelle, comme le simple grain particulier de sa propre perception. Comme si quelqu'un entrait dans votre cuisine et vous disait : ah, votre façon de goûter avec le bout de la langue avant d'avaler — ça a un nom, ça appartient à une catégorie, d'autres avant vous l'ont fait.

Utile et dépossédant à la fois.

Je montai me coucher à minuit et dormis mal — non pas à cause de la peur, mais à cause de l'image persistante de Mira, douze ans, quelque part dans les Fagnes ou ailleurs, et des hommes au dialecte du Bade-Wurtemberg qui la cherchaient avec des équipements thermiques.

Au matin, j'avais pris ma décision.

Nassima arriva à huit heures avec les cafés habituels et lut ma décision sur mon visage avant que j'aie dit un mot. C'est une qualité qu'elle a — elle perçoit les états des gens avec la même économie que moi avec les animaux, et elle ne fait pas semblant de ne pas percevoir.

L'homme d'hier soir, dit-elle.

Il avait quelque chose à me demander.

Et tu vas le faire.

Il y a une enfant disparue dans les Fagnes. Je posai ma tasse. Dix jours.

Nassima s'assit. Elle est de Liège, fille d'une famille algérienne établie en Belgique depuis deux générations, et elle a cette qualité de certains gens qui ont grandi entre plusieurs appartenances : elle ne s'étonne pas facilement. Elle range les nouvelles informations dans son monde avec une efficacité tranquille que j'ai toujours admirée.

*Quel genre d'enfant ?, dit-elle doucement.

Le genre de la clinique.

Elle hocha la tête. Tu vas avoir besoin que je gère les rendez-vous.

Deux, trois jours au plus. Si je ne suis pas rentrée — appelle mon frère.

Théo va détester ça.

Théo déteste tout ce que je fais et il vient quand même.

Elle sourit légèrement. Puis, plus sérieuse : Tu sais ce que tu fais, Céleste ?

Non, dis-je. Mais c'est rarement le cas et ça ne m'a pas encore tuée.

Je rappelai Lior à neuf heures. Il répondit à la première sonnerie.

J'ai des conditions, dis-je.

Je t'écoute. Le passage au tutoiement était immédiat, naturel — je notai que ça ne me dérangeait pas.

D'abord : je ne suis pas une arme, je ne suis pas un outil, et si à un moment tu utilises ce que je vois pour prendre une décision qui met des gens en danger sans me consulter, je pars.

Acceptable.

Deuxièmement : si je vois quelque chose qui concerne la sécurité de la meute mais qui est inconfortable pour toi, je le dis quand même.

Également acceptable.

Troisièmement… Je m'arrêtai. Si Mira est retrouvée blessée, c'est moi qui m'en occupe. Pas d'autres médecins, pas de protocoles improvisés. Moi.

Un silence. C'est pour elle ou pour toi ?

La question était directe et pertinente. Pour elle, dis-je. Parce qu'un enfant garou blessé dans un système hospitalier humain, c'est catastrophique pour tout le monde, et je peux gérer ce qu'un hôpital ne peut pas.

D'accord. Pas de délai, pas de consultation. Une condition de mon côté.

Laquelle ?

Quand tu vois quelque chose dans les Fagnes — quelque chose que tu n'as jamais vu, quelque chose d'ancien ou d'inconnu — tu me le décris avant d'y toucher. Sans exception.

Le sérieux de sa voix me fit marquer une pause. Pourquoi ?

Parce que les Fagnes ne sont pas vierges. Ce qui y a vécu, les couches de présences accumulées depuis longtemps — certaines sont dormantes. Les tisserins les réveillent sans le vouloir, juste par contact. Un temps. L'oncle de Mira a touché quelque chose qu'il n'aurait pas dû. C'est peut-être ce qui l'a mis hors d'état.

Et tu aurais dû me dire ça hier soir.

Oui. Je l'aurais fait si tu avais dit oui hier soir.

Je regardai les Fagnes par la fenêtre de ma cuisine. La brume matinale y était dense, blanche, et la lisière des épicéas disparaissait dedans comme une côte dans le brouillard.

Très bien, dis-je. Ce soir, dix-huit heures. On commence par la zone de disparition.

Je serai là à dix-sept heures trente.

J'ai dit dix-huit.

Je sais, dit-il, et il raccrocha.

Je baissai mon téléphone et remarquai, avec une irritation légère et pas tout à fait désagréable, que j'avais souri.

Je passai la journée à préparer ce que je pouvais — sac médical adapté aux garous d'après les indications vagues que Lior m'avait données par SMS (dosages élevés, tout cicatrise vite, évite les opioïdes), GPS chargé, vêtements imperméables. Je lus aussi — vieilles cartes des Fagnes, topographie, zones protégées, rapports du Parc naturel sur les secteurs inaccessibles.

Et je pensai à ce que Lior avait dit : vous pensiez que c'était de l'intuition.

J'essayai de me souvenir de la première fois. Pas la première fois que j'avais vu la lumière des animaux — ça, j'avais arrêté d'essayer de m'en souvenir parce qu'elle avait toujours été là, aussi loin que remontaient mes souvenirs. Mais la première fois que j'avais compris que les autres ne voyaient pas la même chose.

J'avais sept ans. Classe de CP, une sortie scolaire dans un parc. Une de mes camarades avait crié parce qu'un chien s'approchait d'elle en grondant. Tout le monde avait reculé. J'étais restée immobile parce que je voyais que sa lumière était jaune-vert — pas rouge, pas le rouge de l'attaque imminente, juste la peur, juste un animal qui avait peur lui aussi et qui masquait sa peur par de l'agressivité.

Je m'étais agenouillée. Le chien avait posé sa tête sur mes genoux vingt secondes plus tard.

La maîtresse avait dit que j'avais du cran. Mon père, à qui je l'avais raconté le soir, avait eu une expression étrange — pas de surprise, quelque chose d'autre, quelque chose que j'aurais dû interroger à l'époque et que j'avais juste enregistrée sans y revenir.

Mon père était mort six ans plus tôt d'un infarctus.

Il y avait des questions que je n'aurais plus jamais de réponses à.

Ou peut-être que si, maintenant.

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