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Chapter 5 - Ce que les Fagnes gardent

Les Hautes Fagnes la nuit ne ressemblent à rien d'autre que j'aie jamais vu.

Je les connaissais le jour — depuis l'enfance, tous les weekends avec mon père, les landes à cotonnières et les tourbières brun-roux, les planches en bois qui quadrillent les zones sensibles, le cri des courlis en automne. Je les connaissais aussi la nuit, d'une certaine façon : des gardes, des urgences nocturnes, des appels à trois heures du matin pour un animal blessé sur les chemins de crête.

Mais pas comme ça.

Lior arriva à dix-sept heures vingt-huit. Il portait des vêtements sombres, fonctionnels, et un sac à dos militaire que je choisissais de ne pas inspecter. Il regarda mon propre équipement avec une approbation silencieuse, ce qui me dit qu'il avait envisagé que je sois moins préparée.

On prit sa voiture jusqu'au parking du Signal de Botrange — sommet le plus élevé de Belgique, six cent quatre-quatre mètres, point de départ symbolique qui me fit penser que Lior avait le sens de la mise en scène ou que la géographie lui importait réellement. Probablement les deux.

Nous marchâmes en silence pendant les vingt premières minutes. Le sentier était balisé jusqu'à la crête ; ensuite, Lior prit un chemin que je ne connaissais pas, plein nord, dans une section de la Fagne que le Parc classait comme zone de quiétude — accès interdit, justifié par la nidification de certaines espèces protégées.

*Est-ce que la meute a des accords avec le Parc ?, demandai-je à mi-voix.

Avec deux des agents de terrain, dit-il. Pas avec la direction.

Ça fait combien de temps que cet arrangement existe ?

Depuis 1971 officiellement. Mais les agents actuels ont pris la suite de leurs prédécesseurs. Certains savent exactement ce qu'ils protègent. D'autres pensent protéger des blaireaux.

Je souris malgré moi.

La lande s'ouvrit sur une zone où les épicéas cédaient la place à la fagne haute — ces étendues de sphaigne et de bruyère qui absorbent le bruit différemment que la forêt, qui font que les sons portent moins et que les silences sont plus larges. Il y avait quelque chose d'hypnotique là-dedans, dans cette lande qui semblait reculer indéfiniment sous la lune.

Et il y avait la lumière.

Je la vis avant de comprendre ce que je voyais.

Ce n'était pas comme les lumières des animaux que je connaissais — ponctuelles, portées par une créature distincte, localisables. C'était diffus, profond, ancré dans le sol lui-même. La tourbière avait une couleur, dans mon spectre particulier : quelque chose de très sombre, presque violet, avec des fils dorés qui couraient entre les touffes de sphaigne comme des nervures dans une feuille.

Je m'arrêtai.

Tu vois quelque chose, dit Lior.

La tourbière. Ma voix sortit un peu différente. Elle a une lumière propre. Comme un organisme.

Décris-la.

Sombre. Pourpre, presque. Des filaments dorés qui courent en réseau… Je cherchai. Comme une mycorhize. Une symbiose souterraine.

Lior s'immobilisa complètement à côté de moi. C'est le Fonds, dit-il. La couche de mémoire accumulée dans une tourbière ancienne. Des millénaires de présences, d'animaux morts, de créatures qui ont vécu ici. Il marqua une pause. Certains garous expérimentés peuvent le sentir. Je ne l'ai encore jamais vu décrit visuellement.

Et les fils dorés ?

Les activités récentes. Passages, transformations. Les fils frais brillent plus. Il s'accroupit et posa une main sur la sphaigne sans la toucher vraiment, à deux centimètres. Il y en a plusieurs ?

Je regardai. Oui. Quatre, cinq trajectoires différentes. Dont une qui va… Je me tus.

Elle allait plein est. Plus lumineuse que les autres. Plus récente.

Et à mi-chemin, elle s'arrêtait net.

Pas progressivement, comme quelqu'un qui change de direction. Elle s'arrêtait, comme un fil coupé avec des ciseaux.

Là, dis-je. Je pointai du doigt la direction. À deux cents mètres environ. Un des fils s'interrompt.

Lior se redressa et me regarda avec une intensité que je n'avais pas encore vue sur son visage. Tu es sûre ?

Je vois ce que je vois.

C'est là que Mira et son oncle se trouvaient quand il a perdu connaissance. Il regarda la lande. On nous a dit que les traces s'arrêtaient là. On n'a pas compris pourquoi.

Parce que quelqu'un a coupé le fil. Je n'étais pas sûre de ce que ça voulait dire encore, mais l'image était parfaitement nette. Il y a quelque chose là-bas qui a effacé leur passage.

Ou quelqu'un.

Nous avançâmes ensemble vers l'endroit où le fil d'or disparaissait. La lande autour de nous était silencieuse d'une manière particulière — pas le silence vide, mais le silence plein, celui d'une présence qui retient son souffle.

À cent mètres, je sentis l'autre chose.

Pas un fil. Pas la tourbière. Quelque chose de différent, localisé, qui pulsait faiblement à la manière d'une créature blessée. Une couleur que je n'avais jamais vue — pas dans le spectre des animaux, pas dans celui des forêts. Un bleu-blanc froid, presque minéral.

Je touchai le bras de Lior.

Il y a quelque chose là-dedans. Je désignai une dépression dans la tourbière, invisible à l'œil nu dans l'obscurité, marquée seulement par une légère différence de hauteur dans la sphaigne. Quelque chose de vivant. Mais pas un animal.

Lior sortit une lampe à filtre rouge de son sac — pour ne pas être vu de loin. Il l'orienta vers la dépression.

Je vis d'abord la main.

Petite, pâle, les doigts à demi fermés dans les mousses. Puis le poignet, le bras, et finalement — le visage d'une fille d'une douzaine d'années, inconsciente, à moitié enfoncée dans la sphaigne comme si la tourbière l'avait tenue en suspension depuis dix jours.

Comme si elle l'avait gardée.

Je descendis dans la dépression avant même que Lior ait dit un mot, genoux dans la mousse froide, deux doigts sur la carotide.

Pouls lent. Très lent. Mais régulier.

Elle est vivante. Ma voix était parfaitement stable — le calme de crise, celui que les urgences apprennent. Elle est en hypothermie profonde. Je dois la prendre en charge maintenant.

Est-ce que tu peux—

Ouvre ton sac et trouve-moi la couverture de survie. Ensuite, tu m'expliques comment porter une garoune inconsciente sans la retransformer, parce que je parie que tu as ce protocole quelque part.

Un temps. Tu paries bien. Il s'agenouilla à côté de moi. Bienvenue dans les Fagnes, Céleste.

Je ne répondis pas. J'avais les mains sur Mira, je regardais sa lumière — bleu-blanc, froide, mais tenace, persistante, refusant de s'éteindre — et je comprenais pour la première fois que ce que je voyais n'était pas une métaphore.

Que ça ne l'avait jamais été.

Et que rien dans ma vie, à partir de maintenant, ne serait tout à fait comme avant.

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